Biodiversité : Guide 2025 sur l’impact portefeuille, réassurance et Solvabilité II
Chers professionnels de l’assurance et de la banque,
L’intégration des considérations environnementales, sociales et de gouvernance (ESG) dans la stratégie des institutions financières n’est plus une tendance mais une composante structurelle de la gestion des risques et de la création de valeur. Parmi ces considérations, la biodiversité émerge comme un facteur de risque systémique et d’opportunité, dont la gestion est désormais cruciale pour la pérennité de vos modèles d’affaires. Le ‘Guide 2025 sur l’impact portefeuille, réassurance et Solvabilité II’ relatif à la biodiversité constitue une boussole essentielle dans ce paysage en mutation, offrant une feuille de route pour naviguer les complexités de cette dimension environnementale. Ce document, que nous allons explorer en détail, propose un cadre pour l’identification, la mesure, la gestion et la divulgation des risques et impacts liés à la biodiversité.
Jusqu’à récemment, l’approche ESG mettait principalement l’accent sur le carbone et le climat. Cependant, la communauté financière prend de plus en plus conscience que la biodiversité ne représente pas seulement un bien commun à protéger, mais une variable économique fondamentale dont la dégradation engendre des risques financiers tangibles.
Définition et Perte de Biodiversité
La biodiversité, ou diversité biologique, englobe la variété du vivant à tous ses niveaux : diversité des écosystèmes, des espèces et des gènes. Cette richesse est le fondement des services écosystémiques (approvisionnement en eau, pollinisation, régulation climatique, etc.) indispensables à l’activité économique. La perte de biodiversité, caractérisée par un déclin rapide des populations d’espèces et la dégradation des habitats, est aujourd’hui une préoccupation majeure.
- Facteurs Directs de Perte : Changement d’usage des terres et des mers, surexploitation des ressources, pollutions, changement climatique, espèces exotiques envahissantes. Ces facteurs sont intrinsèquement liés aux portefeuilles d’investissements et d’assurance à travers les secteurs économiques financés ou assurés.
- Impact Économique : Le Forum Économique Mondial a identifié la perte de biodiversité comme le troisième risque le plus grave à long terme pour l’économie mondiale. Elle menace les chaînes d’approvisionnement, augmente la volatilité des prix des matières premières et peut entraîner des dépréciations d’actifs.
Conséquences pour le Secteur Financier
La dégradation de la biodiversité se traduit pour les institutions financières par des risques physiques, de transition et de réputation.
- Risques Physiques : Dommages directs aux actifs financés (ex : inondations dues à la déforestation, sécheresses affectant l’agriculture souscrite), augmentation des sinistres (ex : ruptures de barrages naturels).
- Risques de Transition : Évolution des régulations (ex : taxes carbone étendues à la biodiversité, restrictions sur l’utilisation des terres), litiges, dépréciation d’actifs liés à des activités destructrices pour la biodiversité, obsolescence technologique.
- Risques de Réputation : Affaiblissement de la confiance des clients et de l’opinion publique, fuite de capitaux vers des entités perçues comme plus responsables.
Intégration de la Biodiversité dans la Stratégie d’Investissement
Le Guide 2025 met l’accent sur la nécessité impérieuse pour les gestionnaires d’actifs et les assureurs de systématiser l’intégration de la biodiversité dans leurs processus d’investissement.
Cartographie des Risques et Opportunités Liés à la Biodiversité
La première étape consiste à identifier les secteurs et les entreprises les plus exposés aux risques de biodiversité et, inversement, celles qui contribuent positivement à sa préservation.
- Secteurs à Forte Dépendance/Impact : Agriculture, foresterie, pêche, construction, énergie, produits chimiques. Ces secteurs sont les “points chauds” que les investisseurs doivent surveiller avec une attention particulière.
- Outils d’Évaluation : Utilisation de bases de données (ex : ENCORE, IBAT), modèles de score ESG intégrant la biodiversité, analyses de la chaîne de valeur pour identifier les points de pression sur la biodiversité. L’objectif est de quantifier l’exposition du portefeuille aux risques de biodiversité.
Méthodologies de Mesure de l’Empreinte Biodiversité
Pour une gestion efficace, il est indispensable de pouvoir mesurer l’impact et la dépendance d’un portefeuille. Le Guide promeut diverses méthodologies.
- Approches Basées sur les Indicateurs (Metrics-Based) : Utilisation d’indicateurs quantitatifs tels que l’empreinte biodiversité (exprimée par des métriques comme le Mean Species Abundance ou le Biodiversity Footprint for Financial Institutions – BF4FI), ou la valeur monétaire des services écosystémiques perdus.
- Approches Qualitatives : Analyse des politiques environnementales des entreprises, engagement dans des dialogues constructifs, intégration de clauses de biodiversité dans les contrats de prêt ou d’investissement.
- Standards et Cadres : Référence aux cadres émergents comme la Taskforce on Nature-related Financial Disclosures (TNFD) qui fournit des recommandations sur la divulgation des risques et opportunités liés à la nature, ou les standards du Science Based Targets for Nature (SBTN).
La Biodiversité dans l’Activité de Réassurance

La réassurance, en amont de la chaîne de valeur de l’assurance, joue un rôle amplificateur dans la gestion des risques liés à la biodiversité. Les réassureurs sont à la fois exposés aux risques directs et indirects et en position de catalyser le changement.
Évaluation des Risques de Biodiversité pour les Réassureurs
Les modèles actuels de quantification des risques catastrophes commencent à intégrer des variables liées à la biodiversité.
- Renforcement des Catastrophes Naturelles : La perte de biodiversité (ex : destruction des mangroves, des forêts côtières) peut amplifier les dégâts liés aux tempêtes, inondations et érosion, augmentant ainsi le coût des sinistres pour les réassureurs.
- Risque de Responsabilité Civile (RC) : Les entreprises financées qui causent des dommages irréversibles à la biodiversité peuvent faire l’objet de litiges coûteux, des risques que les réassureurs devront in fine assumer via les contrats de RC souscrits par les assureurs primaires.
- Nouveaux Risques de Transition : Les réassureurs doivent anticiper l’évolution des primes et des conditions de souscription en fonction de la réglementation future sur la biodiversité et des exigences des régulateurs.
Levier d’Influence des Réassureurs
Les réassureurs peuvent exercer une influence significative sur les pratiques de leurs clients assureurs.
- Exigences de Données et de Transparence : Les réassureurs peuvent demander des informations détaillées sur l’empreinte biodiversité des portefeuilles assurés par leurs cédantes, incitant ainsi les assureurs à améliorer leur collecte de données et leurs évaluations.
- Tarification et Conditions de Contrat : Intégration de clauses liées à la biodiversité dans les contrats de réassurance, ajustement des primes en fonction des efforts de préservation de la biodiversité des assurés, voire exclusion de risques liés à des activités destructrices.
- Développement de Nouveaux Produits : Création de produits d’assurance paramétrique liés à des indicateurs de biodiversité (ex : assurance pour les services écosystémiques, assurance contre la perte de biodiversité pour les exploitants agricoles).
Implications pour Solvabilité II

Le cadre Solvabilité II, actuellement axé majoritairement sur les risques financiers conventionnels, commence à intégrer les risques ESG, et la biodiversité est la prochaine étape logique. Le Guide 2025 préfigure les ajustements nécessaires.
Intégration des Risques de Biodiversité dans les Trois Piliers de Solvabilité II
L’Autorité Européenne des Assurances et des Pensions professionnelles (EIOPA) a déjà reconnu l’importance des risques environnementaux dans le cadre prudentiel. L’intégration de la biodiversité va suivre le même chemin que les risques climatiques.
- Pilier 1 : Exigences de Capital :
- Module de Risque de Marché : Nécessité d’évaluer l’impact de la dépendance à la biodiversité sur la valeur des actifs (ex : dépréciation des titres d’entreprises fortement dépendantes ou ayant un impact négatif sur la biodiversité). Cela pourrait conduire à une révision des paramètres des chocs pour certains actifs. Les scénarios de stress tests devront intégrer des chocs “naturels”.
- Module de Risque de Souscription : Intégration de la biodiversité dans le calcul des réserves techniques et des exigences de capital pour les risques d’assurance. Les assureurs devront évaluer comment la dégradation de la biodiversité affecte les fréquences et sévérités des sinistres, notamment pour les risques de catastrophes naturelles, la RC ou l’assurance agricole.
- Modèles Internes : Les assureurs utilisant des modèles internes devront démontrer comment les risques liés à la biodiversité sont intégrés dans leurs calculs d’exigence de capital et comment ils sont reflétés dans leurs hypothèses et calibrations.
- Pilier 2 : Gouvernance et Gestion des Risques :
- Propre Évaluation des Risques et de la Solvabilité (ORSA) : Les institutions devront systématiquement intégrer les risques de biodiversité dans leur processus ORSA. Cela signifie une identification plus rigoureuse, une évaluation qualitative et quantitative, et une stratégie de gestion de ces risques. Le “nature-related stress testing” deviendra une pratique courante.
- Politique d’Investissement et de Souscription : Révision des politiques pour inclure des critères de biodiversité, avec des interdictions ou des restrictions sur certains investissements ou souscriptions.
- Compétences des Dirigeants : Les Conseils d’Administration et les comités de gestion des risques devront développer une expertise sur les risques liés à la biodiversité.
- Pilier 3 : Information Publique et Transparence :
- Rapports SFCR/RSR : Les assureurs devront divulguer de manière plus transparente l’exposition de leurs portefeuilles aux risques de biodiversité, les méthodologies utilisées pour évaluer ces risques, et les actions mises en œuvre pour les gérer. La transparence sera un catalyseur essentiel pour l’intégration de la biodiversité.
Interactions avec d’Autres Réglementations
La biodiversité s’inscrit dans un cadre réglementaire plus large.
- Taxonomie Européenne : Les critères de la Taxonomie Écologique de l’UE pour les activités durables incluent des objectifs relatifs à la biodiversité. Les assureurs devront aligner leurs opérations et investissements avec ces critères.
- Règlement SFRD (Sustainable Finance Disclosure Regulation) : Exige déjà la divulgation d’informations sur les impacts négatifs principaux (Principal Adverse Impacts – PAI), parmi lesquels figurent plusieurs indicateurs liés à la biodiversité (ex : exposition aux entreprises ayant des activités dans des zones sensibles sur le plan de la biodiversité).
Le Rôle Pivot des Données et de la Transparence
| Catégorie | Métrique | Description | Objectif 2025 |
|---|---|---|---|
| Impact Portefeuille | Indice de Biodiversité | Mesure de la diversité des espèces dans les zones d’investissement | Réduction de 20% de l’impact négatif |
| Réassurance | Part des contrats intégrant des critères biodiversité | Pourcentage des contrats de réassurance prenant en compte l’impact biodiversité | Atteindre 75% des contrats |
| Solvabilité II | Ratio de capital ajusté pour risques biodiversité | Capital requis tenant compte des risques liés à la perte de biodiversité | Intégration complète dans les calculs réglementaires |
| Engagements ESG | Nombre d’initiatives biodiversité soutenues | Actions et partenariats pour la préservation de la biodiversité | Augmentation de 30% des initiatives |
| Reporting | Fréquence des rapports biodiversité | Rapports publiés sur l’impact biodiversité du portefeuille | Rapports semestriels obligatoires |
L’intégration effective de la biodiversité dépendra de la disponibilité et de la qualité des données, ainsi que de la transparence des institutions financières.
Amélioration de la Collecte et de la Qualité des Données
Actuellement, les données sur la biodiversité sont souvent fragmentées, hétérogènes et non standardisées.
- Sources de Données : Utilisation de données satellitaires (ex : déforestation), de bases de données publiques (ex : UICN, Global Biodiversity Information Facility – GBIF), d’analyses de cycle de vie, et de rapports d’entreprises.
- Défis : Manque de granularité, difficulté à relier les impacts locaux à des portefeuilles globaux, absence de métriques universellement acceptées.
- Développement de Standards : Le Guide insiste sur la nécessité de standards communs pour la mesure et la divulgation des données, avec un rôle central pour les cadres comme la TNFD.
Transparence et Engagement
La transparence ne se limite pas à la publication de chiffres ; elle implique un engagement proactif.
- Reporting Unifié : Harmonisation des rapports ESG pour inclure des informations comparables sur la biodiversité, en s’appuyant sur les recommandations de la TNFD et les exigences réglementaires.
- Dialogue avec les Parties Prenantes : Engagement clients, co-assurés, investisseurs et régulateurs pour sensibiliser aux risques et opportunités liés à la biodiversité et favoriser l’adoption de meilleures pratiques.
- Collaboration Intersectorielle : Travailler avec des organismes scientifiques, des ONG, et des pairs de l’industrie pour mutualiser les connaissances et développer des solutions innovantes.
En conclusion, la biodiversité n’est plus un sujet lointain pour les experts en environnement, mais une composante essentielle de la stratégie financière et prudentielle des assureurs et des banques. Le ‘Guide 2025 sur l’impact portefeuille, réassurance et Solvabilité II’ est un appel à l’action clair, vous invitant à percevoir la nature, non pas comme une contrainte additionnelle, mais comme le fondement même de la résilience de vos portefeuilles et de la pérennité de votre industrie. Comme un architecte qui doit comprendre la nature du terrain avant de bâtir, vous devez désormais saisir la complexité du vivant pour construire des stratégies robustes et durables. L’heure n’est plus à la simple observation, mais à l’intégration profonde et proactive de cette dimension cruciale. Le voyage sera exigeant, mais les bénéfices d’une gestion avisée de la biodiversité, tant pour vos bilans que pour la planète, seront significatifs et durables.
