Chers confrères,
Alors que la date butoir du 31 décembre 2024 approche à grands pas pour l’intégration des risques climatiques dans les politiques de gestion des risques des institutions financières, le regard se tourne déjà vers les échéances de 2026. Cette année charnière marquera une étape décisive dans la matérialisation des attentes réglementaires et des meilleures pratiques en matière de gestion du risque climatique, notamment en ce qui concerne son impact sur les portefeuilles d’investissements, les stratégies de réassurance, et, inévitablement, la solvabilité sous Solvabilité II. En tant qu’experts du secteur, nous savons que l’anticipation est la mère de la sûreté. C’est pourquoi je vous propose aujourd’hui une “Check-list 2026” approfondie sur ces enjeux cruciaux.
Le portefeuille d’investissements des assureurs constitue le premier front de l’exposition au risque climatique. Au-delà des considérations éthiques ou de réputation, il s’agit désormais d’une problématique de valorisation et de résilience financière. L’année 2026 ne verra pas seulement une intensification des exigences de reporting, mais aussi une attente de preuve d’une intégration proactive et quantifiable de ces risques dans les stratégies d’allocations d’actifs.
A. Mesure et Modélisation des Risques Physiques
Les risques physiques, tels que les inondations, les tempêtes, les feux de forêt ou les sécheresses, affectent directement la valeur des actifs immobiliers, des infrastructures, ainsi que la performance des entreprises investies, notamment celles des secteurs les plus exposés (agriculture, transport, énergie, etc.).
- Cartographie de l’exposition directe et indirecte : Il ne s’agit plus de se limiter aux actifs détenus en direct, mais d’appréhender l’exposition des émetteurs via leurs chaînes de valeur. L’utilisation de données géo-spatiales devient indispensable pour identifier les “points chauds” climatiques dans les portefeuilles immobiliers et d’infrastructures.
- Scénarios de stress tests physiques : Les régulateurs attendront des assureurs qu’ils aillent au-delà des scénarios génériques. La capacité à développer des scénarios spécifiques à leur exposition, intégrant des horizons temporels variés (court, moyen et long terme) et des intensités différentes de phénomènes, sera un critère différenciateur. Par exemple, l’estimation des pertes potentielles sur un portefeuille d’actifs immobiliers côtiers sous différents scénarios d’élévation du niveau de la mer.
- Quantification des pertes attendues et inattendues : Les modèles devront être capables de fournir des estimations des pertes économiques directes (dommages matériels, baisse de productivité) et indirectes (ruptures d’approvisionnement, impacts sur la demande). L’intégration de modèles stochastiques de cataclysmes naturels sera essentielle pour les actifs exposés.
B. Évaluation et Gestion des Risques de Transition
Les risques de transition découlent des ajustements nécessaires vers une économie bas-carbone, incluant les changements politiques, technologiques, de marché et de réputation. Ces risques peuvent se traduire par la dépréciation d’actifs (“stranded assets”) ou l’augmentation des coûts d’exploitation.
- Analyse de l’alignement avec les trajectoires 1.5°C et 2°C : Les assureurs devront démontrer la capacité de leurs portefeuilles à s’aligner sur les objectifs de l’Accord de Paris. Cela implique l’utilisation d’outils d’évaluation de l’empreinte carbone et de la “temperatura” des portefeuilles, mais aussi une analyse qualitative de l’engagement des entreprises sous-jacentes.
- Intégration du prix du carbone dans les valorisations : Anticiper l’augmentation du prix du carbone, qu’il soit réglementaire (taxes, quotas) ou implicite (demande des consommateurs, pression des investisseurs), doit être intégré dans les modèles d’évaluation des entreprises investies. Les secteurs intenses en carbone connaîtront une pression accrue sur leurs marges et leur valeur intrinsèque.
- Gestion des risques de “greenwashing” et de litige : Alors que la vigilance sur les engagements ESG s’accroît, les risques de “greenwashing” (allégations environnementales induisant en erreur) et de litiges climatiques contre les entreprises ou les institutions financières jugées inertes, représentent des menaces émergentes pour la réputation et le bilan.
II. La Réassurance Face aux Turbulences Climatiques : Le Bouclier sous Tension
Le marché de la réassurance est par essence le premier réceptacle des risques catastrophiques, et donc, des conséquences financières directes du changement climatique. En 2026, la réassurance ne sera plus seulement un mécanisme de transfert de risques, mais un partenaire stratégique essentiel dans la gestion globale de l’exposition climatique.
A. Évolution du Coût et de la Disponibilité de la Réassurance
L’augmentation de la fréquence et de l’intensité des événements climatiques extrêmes a déjà commencé à se refléter dans le coût et la disponibilité des couvertures de réassurance, en particulier sur les branches non-vie.
- Pression sur les prix et les franchises : Les experts de la Cat Modelisation (modélisation des catastrophes naturelles) prévoient une poursuite de la hausse des primes de réassurance et un relèvement des franchises et des pourcentages de rétention pour les assureurs primaires. Cela contraint les assureurs à revoir leurs stratégies de rétention et leur appétence au risque.
- Durcissement des conditions contractuelles : Les réassureurs pourraient imposer des exclusions plus spécifiques ou des conditions plus restrictives sur les zones géographiques ou les types de risques particulièrement exposés.
- Raréfaction de la capacité pour certains risques : Pour certains risques physiques émergents ou des zones géographiques très vulnérables, la capacité de réassurance pourrait devenir insuffisante, obligeant les assureurs à trouver des solutions alternatives ou à supporter une part plus importante du risque.
B. Innovation et Solutions de Transfert de Risques Alternatifs
Face à ces défis, l’innovation est essentielle. 2026 verra une accélération du développement de solutions alternatives et de nouveaux partenariats.
- **Développement des mécanismes de Parametric Insurance :** Ces solutions, qui déclenchent un paiement basé sur un indice préétabli (ex: vitesse du vent, hauteur de la crue) plutôt que sur une estimation des dommages, offrent une rapidité d’indemnisation et une transparence accrues. Ils sont particulièrement adaptés à certains risques physiques climatiques.
- **Les Catastrophe Bonds et autres instruments liés au risque :** Le marché des “Cat Bonds” pourrait se redynamiser, offrant aux assureurs une source de capital alternative pour transférer une partie de leurs risques catastrophiques majeurs, en les plaçant auprès des marchés de capitaux.
- Partenariats Public-Privé et Fonds de mutualisation : Face à l’inassurabilité croissante de certains risques, des collaborations entre assureurs, réassureurs, États et institutions supranationales pourraient se multiplier pour créer des fonds de partage ou des mécanismes de garantie publique, comme c’est déjà le cas dans certains pays pour les catastrophes naturelles.
III. Solvabilité II et le Capital Climatique : Le Réservoir Sous Ajustement

Les enjeux de solvabilité sont au cœur de la régulation des assureurs. Solvabilité II, avec sa structure en piliers, est le cadre naturel pour intégrer les risques climatiques. En 2026, les attentes réglementaires se cristalliseront autour de la quantification de l’impact climatique sur le capital requis et sur les exigences de gouvernance.
A. Intégration du Risque Climatique dans l’ORSA
Le Own Risk and Solvency Assessment (ORSA) est l’outil privilégié pour l’identification, la mesure, la gestion et le reporting des risques. L’année 2026 marquera une exigence d’approfondissement de son contenu climatique.
- Scénarios de Stress Tests Climatiques de l’ORSA : Au-delà des scénarios nationaux ou européens, les assureurs devront prouver leur capacité à construire des scénarios de stress tests climatiques adaptés à leur profil de risque spécifique, sur les actifs et les passifs. Ces scénarios devront couvrir à la fois les risques de transition et les risques physiques, et évaluer leur impact sur la solvabilité à court, moyen et long terme. L’effet de feedback entre l’économie réelle et les marchés financiers devra être considéré.
- Analyse de sensibilité des capitaux propres : Une analyse détaillée de la vulnérabilité des capitaux propres aux différents scénarios climatiques sera attendue. Cela inclut l’impact sur la valeur des actifs (dépréciation, stranded assets), l’augmentation des provisions techniques (en non-vie face à des sinistres plus fréquents/intenses), et l’évolution des primes futures.
- Définition et suivi de l’appétence au risque climatique : Les assureurs devront formuler une déclaration claire de leur appétence au risque climatique, et mettre en place des indicateurs de suivi (KPIs) pour mesurer la conformité de leur exposition à cette appétence.
B. Impact sur le Calcul du SCR (Solvency Capital Requirement)
Si une modification directe de la formule standard de Solvabilité II pour les risques climatiques n’est pas encore à l’ordre du jour à cette échelle, l’impact indirect via les modules existants et les exigences d’un modèle interne sera significatif.
- Module de Risque de Marché : L’évaluation des instruments de dette et d’actions devra intégrer plus finement les facteurs climatiques. La dépréciation des actifs sous l’effet des risques de transition ou physiques pourra entraîner une augmentation du capital requis lié au risque de spread ou au risque d’actions. L’intégration de facteurs ESG et climatiques dans la notation du risque de crédit des émetteurs deviendra indispensable.
- Module de Risque de Souscription (Non-Vie) : L’augmentation de la volatilité et de l’intensité des événements climatiques affectera les provisions techniques et le capital add-on pour le risque de catastrophe. Les assureurs qui ne parviennent pas à intégrer ces évolutions dans leurs modèles de tarification et de provisionnement verront leur SCR augmenter.
- Recours aux Modèles Internes : Les assureurs utilisant un modèle interne devront démontrer la pleine intégration des risques climatiques dans la calibration de leurs paramètres, la définition de leurs scénarios et la quantification de leurs distributions de pertes. Le régulateur exercera une surveillance accrue sur cette intégration, l’absence de prise en compte pouvant entraîner un add-on prudentiel significatif.
IV. La Gouvernance et la Culture Climatique : Les Piliers Internes du Changement

Au-delà des calculs et des modélisations, 2026 accentuera la pression sur l’ancrage du risque climatique au sein de la gouvernance et de la culture d’entreprise. Il ne s’agit plus d’une responsabilité déléguée à un service, mais d’une préoccupation stratégique qui irrigue toutes les couches de l’organisation.
A. Intégration du Climat au Niveau du Conseil d’Administration
Le Conseil d’Administration et la Direction Générale doivent prouver leur appropriation du sujet et leur capacité à le traduire en orientations stratégiques tangibles.
- Compétences et formation des dirigeants : Les régulateurs attendent des membres du conseil d’administration et de la haute direction qu’ils disposent des connaissances et de l’expertise nécessaires pour comprendre et superviser les risques climatiques. Des programmes de formation dédiés deviendront la norme, assurant une compréhension uniforme des enjeux.
- Rôle et responsabilités définis : Attribuer des rôles et des responsabilités clairs concernant les risques climatiques à des membres spécifiques du conseil ou de comités spécialisés (risque, audit, investissement) garantira une supervision efficace. La rémunération des dirigeants pourrait même commencer à être liée à l’atteinte d’objectifs climatiques.
- Adoption de stratégies climatiques formelles : L’existence d’une stratégie climatique détaillée, approuvée par le conseil, incluant des objectifs quantifiables, des indicateurs de suivi et des plans d’action, sera une attente forte.
B. Culture du Risque et Sensibilisation des Salariés
La bonne application des stratégies dépendra de la compréhension et de l’engagement de l’ensemble des collaborateurs.
- Communication interne et formation généralisée : Sensibiliser l’ensemble des équipes, de la souscription aux équipes d’investissement, en passant par les équipes de gestion des sinistres et la comptabilité, est crucial. Comprendre les impacts du climat sur leurs activités quotidiennes est fondamental pour l’identification et la gestion proactive des risques.
- Intégration du risque climatique dans les processes : Les décisions d’investissement, de souscription, de gestion des sinistres et de développement de produits devront formellement intégrer une analyse des risques climatiques. Cela implique la mise à jour des manuels de procédures et des outils décisionnels.
- Incentives et reconnaissance : Mettre en place des mécanismes d’incitation pour les salariés qui contribuent positivement à la gestion des risques climatiques ou au développement de solutions “vertes” encouragera l’innovation et l’engagement.
V. Reporting et Transparence : Le Miroir de la Performance Climatique
| Catégorie | Indicateur | Objectif 2026 | Mesure | Impact attendu |
|---|---|---|---|---|
| Portefeuille | Exposition aux risques climatiques | Réduction de 20% | Analyse sectorielle et géographique | Diminution des pertes liées aux catastrophes naturelles |
| Portefeuille | Intégration des critères ESG | 100% des nouveaux contrats | Évaluation des risques environnementaux | Amélioration de la durabilité du portefeuille |
| Réassurance | Couverture des risques climatiques | Augmentation de 15% | Renégociation des contrats de réassurance | Meilleure protection contre les sinistres majeurs |
| Réassurance | Partenariats avec assureurs verts | Établir 3 nouveaux partenariats | Collaboration et coassurance | Renforcement de la résilience climatique |
| Solvabilité II | Capital requis pour risques climatiques | Intégration complète dans le SCR | Modélisation des scénarios climatiques | Meilleure adéquation des fonds propres |
| Solvabilité II | Rapport annuel sur le risque climatique | Publication obligatoire | Transparence et communication | Confiance accrue des régulateurs et investisseurs |
L’année 2026 renforcera considérablement les exigences de reporting, transformant la transparence climatique d’une option à une obligation avec un niveau de granularité et de standardisation accru.
A. Renforcement des Exigences TCFD et CSRD
Le cadre de la Task Force on Climate-related Financial Disclosures (TCFD) et la Corporate Sustainability Reporting Directive (CSRD) seront les piliers de cette transparence étendue.
- Application rigoureuse des recommandations TCFD : Les quatre piliers de la TCFD (Gouvernance, Stratégie, Gestion des Risques, Métriques et Objectifs) devront être pleinement intégrés dans les rapports annuels, avec des informations quantitatives et qualitatives cohérentes et comparables. L’accent sera mis sur la matérialité financière des risques climatiques.
- Mise en œuvre de la CSRD : La CSRD, avec ses standards de reporting (ESRS – European Sustainability Reporting Standards), exigera un niveau de détail sans précédent sur la performance ESG et climatique, audité par des tiers. Les assureurs devront non seulement rapporter sur leurs propres impacts, mais aussi sur ceux de leur chaîne de valeur. La double matérialité – l’impact de l’organisation sur l’environnement et l’impact de l’environnement sur l’organisation – sera au cœur de l’exercice.
- Reporting sur l’alignement avec la Taxonomie Européenne : Les assureurs devront intensifier leur reporting sur le pourcentage de leurs activités d’investissement et de souscription qui s’aligne avec la Taxonomie Européenne, cet outil de classification des activités économiques durables. Cela nécessitera un travail colossal de collecte de données et d’analyse.
B. Standardisation et Interopérabilité des Données
La multiplication des reportings met en lumière la nécessité d’une standardisation et d’une interopérabilité des données.
- Développement d’infrastructures de données climatiques : Les assureurs devront investir massivement dans des infrastructures de données capables de collecter, de traiter et d’analyser des volumes importants d’informations climatiques, provenant de sources internes et externes. L’interopérabilité avec les fournisseurs de données ESG et les agences de notation sera essentielle.
- Utilisation des API et de la technologie Blockchain : Ces technologies pourraient faciliter l’échange sécurisé et transparent de données climatiques entre les acteurs du marché (assureurs, réassureurs, gérants d’actifs, régulateurs), améliorant ainsi la fiabilité et la traçabilité des informations.
- Contribution aux plateformes de données sectorielles : Participer et contribuer à des plateformes de données sectorielles, voire publiques, sur le risque climatique, pourrait permettre de mutualiser les efforts et de créer des benchmarks plus robustes.
En conclusion, chers confrères, l’horizon 2026 n’est pas une simple révision mineure de nos obligations. C’est le marqueur d’une transformation profonde, une “phase de Lune à l’envers” pour le secteur, où le risque climatique n’est plus un sujet périphériques mais une composante structurelle de notre modèle d’affaires, de notre gestion des risques et de notre contribution à la résilience économique. Les défis sont considérables, mais les opportunités – en termes d’innovation, de nouveaux marchés, et de renforcement de notre rôle sociétal – le sont tout autant. Celui qui aura le mieux anticipé et intégré ces changements en sortira non seulement conforme, mais aussi renforcé et plus apte à naviguer dans les eaux nouvelles d’un monde en mutation climatique. Le temps n’est plus aux déclarations d’intention, mais à l’action concrète et mesurable.


